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Corentin a aujourd'hui un handicap partiellement invisible. C'est le roi de l'instant présent, mais il se questionne sur sa place dans la société. © DR

Corentin a aujourd'hui un handicap partiellement invisible. C'est le roi de l'instant présent, mais il se questionne sur sa place dans la société. © DR

Un chemin vers le meilleur

A l’âge de 6 mois, Corentin a eu un accident qui l’a rendu handicapé. Plus de vingt ans après, sa maman témoigne de leur vie chamboulée à jamais.

Nous avions à l’époque deux enfants. Une ravissante petite fille de 4 ans et Corentin, un beau bébé joufflu de 6 mois. J’avais un métier passionnant. La vie nous souriait. J’avais trouvé une excellente nounou. Un jour, elle doit malheureusement renoncer à travailler en raison d’un lumbago. Dans l’urgence, malgré l’aide de notre famille, je dois recontacter une nounou que j’avais déjà reçue mais qui ne m’avait pas emballée plus que ça. Le deuxième soir, mon mari rentre du bureau et découvre Corentin, bleu, en état de convulsion dans les bras de la nounou. Elle dit qu’il ne s’est rien passé dans la journée et les médecins partent sur une piste de méningite. Quand ils découvrent un hématome sous-dural un temps précieux a été perdu. Et cela veut aussi dire que Corentin a eu un choc violent au cerveau. Il reste plusieurs jours entre la vie et la mort. Je n’ai qu’un objectif à ce moment-là : tout faire pour qu’un bébé de 6 mois, gravement blessé, ait envie de rester en vie. J’espère qu’avec beaucoup d’amour et d’attention nous vaincrons le handicap annoncé... Je quitte mon travail et fais un saut vers l’inconnu pour un accompagnement qui dure depuis 21 ans… et probablement bien plus encore…

Face à la suspicion des médecins, une procédure est mise en place. Avec mon mari et la nounou, nous sommes mis en garde à vue. Elle finira par avouer sa responsabilité et sera condamnée pénalement 4 ans plus tard. La procédure civile est toujours en cours… un combat parallèle exigeant, pour ne pas dire meurtrissant et épuisant, afin de faire valoir les droits citoyens de Corentin. Un combat que vous ne pouvez pas mener à bien sans être accompagné par des professionnels spécialisés.

Du temps pour comprendre les répercussions du handicap

Le parent se retrouve du jour au lendemain un coordinateur qui doit gérer tous les différents intervenants : médical, scolaire, administratif, juridique dans notre cas… Il y a une synergie à avoir avec les professionnels pour le bien du blessé qui n’est pas forcément facile… mais on peut y arriver ! Un projet de vie « sur mesure » est à construire et à mettre en œuvre jour après jour. Après l’accident, vous ne souhaitez vous consacrer qu’à votre enfant, qu’à lui prodiguer de l’amour et ce n’est pas possible. On vous demande des tonnes de compétences en tant qu’aidant alors que vous n’avez jamais été préparée à cela. Vous ne comprenez pas tout de suite la nature et les répercutions du handicap. Il vous faut du temps…. J’ai été alors amenée à me former sur le tas au contact des professionnels spécialistes des lésions cérébrales acquises puis à prendre la parole pour quelqu’un qui ne pouvait pas s’exprimer du fait de son jeune âge. Il faut se battre pour lui, avec lui et en même temps, ne pas être dans le combat militant basique, dans un esprit de vengeance. Les familles, les aidants deviennent souvent eux-mêmes des professionnels à part entière mais pas vraiment reconnus comme tels. Je ressemble souvent à un équilibriste qui doit être capable un jour de mettre en avant toutes les difficultés de mon fils pour le défendre et le lendemain les minimiser et l’aider à développer ses potentialités pour qu’il obtienne un stage par exemple. Exposer son handicap et parallèlement être dans une dynamique positive. Pas toujours simple ! Tout aussi compliqué pour Corentin qui navigue entre la tristesse, la conscience de ses limites liées au handicap et la joie de vivre, l’envie de progresser !

Un handicap partiellement invisible

Pour avancer, il ne faut surtout pas se focaliser sur l’accident sinon on a perdu la partie. Quand j’ai su que Corentin était sauvé, je me suis dit que sa vie valait la peine d’être vécue… Alors vivons là pleinement ! Aujourd’hui, c’est un beau jeune homme au handicap partiellement invisible, un atout d’une certaine façon mais qui complique aussi sa perception. Il aime la musique, se rendre utile et aider les autres. Gérer son stress et ses émotions reste très compliqué pour lui. C’est le roi de l’instant présent avec des difficultés de prise de recul et d’initiative ou de flexibilité mentale. Il a besoin d’accompagnement sans pour autant qu’on fasse à sa place ! Bien que positif, il ne peut oublier le mal qui lui a été fait et souhaite que l’auteure ait conscience de la gravité de ses actes. Il dit aussi avoir pardonné mais comment y parvenir pleinement sans plus d’explications ou d’excuses en retour ? A 21 ans, il ne se décourage pas mais se demande ce qu’il va faire de sa vie s’il ne trouve pas de formation qui lui plaise, s’il n’a pas de métier, pas de famille… Corentin n’a qu’un seul ami proche et aujourd’hui une amie à qui il tient, tous les 2 sont aussi en situation de handicap. C’est dur pour lui quand il se compare avec son frère et sa sœur. Il se questionne sur sa place dans la société. C’est très douloureux pour une maman. Il y a certains passages vécus par les autres jeunes qui font prendre conscience de façon aigue des choses qu’il ne pourra jamais faire. Bien qu’entourée, je traverse de grands moments de solitude, tout comme Corentin. On vit avec son chagrin toute sa vie. Quel exercice complexe que de protéger sa vulnérabilité tout en restant ouvert et confiant, d’accueillir la fragilité, la perte, pour pouvoir rebondir. Peut-on y parvenir sans aide ? Il y a un travail à faire sur soi et vers les autres, une gymnastique mentale pour favoriser des bascules, s’adapter à cette vie chamboulée et cheminer vers l’acceptation et la résilience. C’est un chemin d’amour, un chemin de révolte, un chemin de foi … Ce qui est déroutant c’est qu’un petit truc, une parole vous remet en vrac. Ce sont des allers-retours émotionnels constants. Je n’ai jamais repris une activité professionnelle telle que je pouvais l’envisager avant l’accident afin de protéger ma famille et contribuer à son développement. Je dis souvent à la sœur et au frère de Corentin que j’ai fait de mon mieux, j’aurais voulu leur consacrer plus de temps pour jouer avec eux petits mais que ce n’était pas possible. La vie n’a pas toujours été simple mais nous avons eu la chance, pourrais-je dire la grâce, de rester unis, au jour le jour, avec mon mari et mes enfants, pour passer les vagues. Les témoignages d’amour ou d’amitié de Corentin, de ma famille, de mes amis m’ont toujours portée et c’est emplie de gratitude et d’espérance que je regarde vers l’avenir. « Un chemin vers le meilleur », dirait mon fils.

Anne-Louise, ombresetlumiere.fr – 7 septembre 2017

Tout le dossier « Quelle vie après l’accident ? » : Ombres et Lumière n°219

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