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Cyril Douillet, rédacteur en chef d’O&L, et Christel Quaix, journaliste, aux côtés de Sophie Cluzel dans les locaux du secrétariat d’Etat aux personnes handicapées, au Ministère de la santé, le 12 avril 2019. © D.R.

Cyril Douillet, rédacteur en chef d’O&L, et Christel Quaix, journaliste, aux côtés de Sophie Cluzel dans les locaux du secrétariat d’Etat aux personnes handicapées, au Ministère de la santé, le 12 avril 2019. © D.R.

Sophie Cluzel : « Tous les enfants de la République ont leur place à l’école »

Fondatrice de l’association « Grandir à l’école et en société », devenue secrétaire d’Etat aux personnes handicapées, rattachée au premier ministre, en 2017, Sophie Cluzel a fait de l’école inclusive un de ses chantiers prioritaires. Elle a reçu Ombres & Lumière au ministère.

Vous avez réalisé une grande concertation sur l’école inclusive, et promis des changements à la rentrée 2019…

Aujourd’hui, ce que veulent les familles et les enfants avec un handicap, c’est pousser les portes de l’école de la République en fratrie, et que l’école puisse s’adapter – c’est bien tout l’enjeu de la loi de 2005, que l’environnement s’adapte aux besoins de chacun. La réalité, c’est que nous avons 340 000 élèves scolarisés en situation de handicap, de la maternelle au BTS, ce qui représente 2, 5 % de la totalité des élèves scolarisés, et qu’il existe encore des ruptures de parcours. Et nous n’avons pas encore les réponses adaptées.

Nous avons fait une concertation pour mettre tous les sujets sur la table et interroger tous les acteurs : les enseignants, les syndicats, les accompagnants, mais aussi les familles, avec leur expertise parentale et les acteurs associatifs du médico-social. La réussite de la scolarisation des enfants handicapés s’appuie sur ce triptyque : éducation nationale, famille, médicosocial. C’est cela qui fait la vie quotidienne d’un enfant handicapé, qui a besoin de temps éducatifs, de rééducation comme d’apprentissages.

Quelles mesures sont prévues à ce stade ?

D’abord former les enseignants. C’est l’enjeu de la plateforme de ressources numériques qui va être en place dès septembre, et qui est déjà testée afin d’avoir, en trois clics, des réponses d’adaptation pédagogique en cas de retard ou de difficulté particulière. Ensuite, accompagner les familles avec, dès la rentrée, dans chaque académie un numéro de téléphone dédié pour avoir une réponse locale, pour savoir où en est mon dossier, quelle est ma difficulté, etc. Ceci pour être au plus près des besoins des familles. Nous allons également simplifier la vie des familles administrativement, dans le sens où le dossier à la MDPH va être géré avec des attributions au-delà d’une seule année scolaire, pour éviter les ruptures et de repasser sans arrêt au guichet. Désormais, les droits à compensation, aides techniques, accompagnement... seront valables pour toute la durée de l’école élémentaire, ou du collège, ou du lycée.

Il y a beaucoup d’attentes relatives aux AESH (ex AVS)…

C’est une autre mesure capitale : il n’y aura plus d’AESH recrutés en contrats aidés, tous seront recrutés en contrats de droit commun de la fonction publique, un contrat de trois ans renouvelable une fois, pour accéder ensuite à un CDI au sein de l’Education nationale. Ces AESH feront partie intégrante de la communauté éducative, auront des contrats pérennes et, pour nombre d’entre eux, surtout ceux qui sont dans le secondaire, il pourra y avoir des contrats hebdomadaires beaucoup plus importants en termes d’heures et donc une meilleure rémunération.

Les AESH vont devenir un vrai personnel ressource de cette école inclusive. Ils seront gérés progressivement par des PIAL, des pôles inclusifs d’accompagnement localisés, présents dans chaque groupe scolaire. Nous mettons en place une vraie gestion RH, qui reconnaît que ces personnes ont droit à une carrière et à de la formation. Mais attention, que les familles soient rassurées : en aucun cas c’est l’école qui déterminera le nombre d’heures d’accompagnement, ce sera toujours la MDPH.

De plus en plus de professeurs ont dans leur classe des élèves qui ont des troubles du comportement ou des problèmes cognitifs même s’ils ne sont pas déclarés handicapés. Peuvent-ils correctement en plus intégrer des jeunes porteurs de handicap ?

Pourquoi « en plus » ? Ce sont des élèves de l’école de la République. C’est « y compris ». L’intérêt de la reconnaissance de la situation de handicap c’est qu’il y a du coup des moyens renforcés. On a aujourd’hui un maillage important d’ULIS. Les enseignants ne sont pas démunis ! On les outille, on les forme, on les accompagne… Après il faut aussi que les communes améliorent l’accessibilité et l’équipement des écoles, les départements celle des collèges, et les régions des lycées. C’est une responsabilité collective. Tous les enfants de la République ont leur place à l’école.

Comment faire entrer le médico-social à l’école ?

Pour faciliter la vie de l’enfant et des parents, il faut une unité de lieu. Nous faisons enfin rentrer, avec des conventions, le médico-social dans l’école pour que ces regards professionnels croisés se passent au sein de l’école. Il ne faut plus que l’enfant en soit extrait pour faire sa rééducation. Evidemment ça va demander du temps aux établissements, parce qu’il va falloir penser la mise à disposition, par exemple, d’une salle de rééducation, etc. Par ailleurs, je crois beaucoup aux formations conjointes, entre chefs d’établissements et responsables du médico-social. Cette coopération se fait déjà dans certains lieux, tel qu’au lycée Les Bourdonnières à Nantes par exemple, où le médico-social est dans l’école depuis 30 ans, et ce avec des élèves qui ont des besoins spécifiques importants.

Les IJS (instituts des jeunes sourds) et INJA (instituts nationaux des jeunes aveugles) faisaient la grève le 4 avril pour protester contre l’inclusion à tout prix. Ne faut-il pas laisser le choix, et donc maintenir ces institutions spécialisées ?

Je les ai reçus, enseignants, familles, syndicats…Ce que je leur demande c’est d’évoluer. Aujourd’hui ils ont de moins en moins d’élèves, car des familles veulent l’école ordinaire. Pour autant nous avons besoin de ces spécialistes. On la chance en France d’être riche en enseignants spécialisés ; on a besoin d’eux, mais peut être en travaillant différemment. Jusqu’à présent on a travaillé sur l’accompagnement personnel de l’enfant : il nous faut travailler maintenant sur tout l’éco système.

Comment envisagez-vous de manière concrète l’inclusion scolaire des enfants polyhandicapés, comment prendre en compte leurs besoins spécifiques ?

Je ne dis pas qu’il faut fermer les établissements spécialisés. Il faut les transformer, afin qu’ils deviennent des plateaux techniques, des plateaux ressources. On peut être scolarisé quand on est polyhandicapé ; on peut recevoir un enseignement et ceci pas forcément dans l’école. Il faut être inventif ! Quand on ne peut pas déplacer les murs, il faut faire en sorte que les murs s’ouvrent à cette coopération. L’école peut aller dans l’établissement médico-social et vice versa.

N’y a-t-il pas quand même une contradiction entre la souplesse que demande l’inclusion, et le caractère très normatif de l’Education nationale ?

Le handicap permet une clé d’entrée différente pour les enseignants. Quand il y a des adaptations pour quelques-uns, cela sert à l’ensemble de la classe. Il faut qu’on objective l’impact positif de cette école inclusive pour chaque enfant et pour le bien de tous. Mais il est certain que l’implication des directeurs d’établissements, des recteurs, des inspecteurs, est essentielle, et je m’attache avec le ministre de l’éducation nationale à les mobiliser. Nous allons d’ailleurs, le ministre de l’Education nationale et moi-même, faire prochainement une réunion avec tous les recteurs et les directeurs d’Agences régionales de santé, afin d’expliquer ce besoin de coopération. Il faut enfin réunir les responsables des collectivités locales, pour les impliquer sur la cantine, les centres de loisirs…Tout ce qui fait partie de l’écosystème de l’enfant contribue à son épanouissement.

Reste le facteur humain, la bonne volonté des uns et des autres…

Je connais les difficultés, je ne fais pas d’angélisme. Par exemple, certains directeurs d’école me disent : je n’ai plus de gardien pour aller ouvrir au psychomotricien à toute heure…Les grains de sable sont nombreux. Il faut aider tous les acteurs.

L’inclusion étant le mot d’ordre, n’y a-t-il pas un risque d’un sentiment d’échec d’autant plus fort lorsque ça ne « marche » pas ?

Mon objectif c’est la scolarisation de l’enfant handicapé : soit à l’école de la République, soit dans un établissement médico-social si les besoins de rééducation priment. Je ne juge personne : chacun est libre de son choix. Il n’y a donc pas d’échec ou de réussite : il y a un parcours de vie que l’on se doit d’accompagner au plus près des attentes – y compris celle de pouvoir revenir facilement dans l’école. Ce n’est pas tout ou rien. Aujourd’hui on manque de passerelles entre les deux univers.

Quels sont les exemples européens qui vous inspirent le plus ?

Les pays anglo-saxons ont trente ans d’avance sur nous…Ils ont déjà fait leur révolution en mettant le médico-social dans l’école. Quant aux pays scandinaves, il y a une autonomie de gestion au sein des écoles, qui permet une coopération réelle.

En même temps tout ne dépend pas du politique…

Vous avez raison, la société inclusive est l’affaire de tous. C’est un vrai projet de société. J’aimerais faire comprendre à chaque citoyen qu’il est un acteur de ce changement. Inviter le camarade de classe en situation de handicap à un anniversaire, ça change la donne pour l’enfant, et pour la famille. Un peu comme l’écologie, ce sont des petits gestes au quotidien.

Les familles attendent beaucoup de vous…

Moi j’ai besoin des familles : c’est le militantisme des familles qui fait avancer les pratiques. Je fais ma politique pour elles, avec elles. L’expertise parentale est une réalité : si on l’écoutait un peu plus, on gagnerait du temps.

Propos recueillis par Christel Quaix et Cyril Douillet

« L’école inclusive, utopie ou réalité ? », un dossier à retrouver dans Ombres et Lumière N° 229.

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