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Raphaël Enthoven et Jean-Baptiste Hibon dans les studios d’Arte, en novembre 201. © Gérard Figuérola - A Prime Group

Raphaël Enthoven et Jean-Baptiste Hibon dans les studios d’Arte, en novembre 201. © Gérard Figuérola - A Prime Group

Quand Enthoven rencontre Hibon

Raphael Enthoven est un philosophe médiatique (Europe 1, Arte), auteur de Morales provisoires (L’iconoclaste). Jean-Baptiste Hibon est formateur, conférencier, et porteur d’un handicap visible (Infirme moteur cérébral). De leur rencontre il y a deux ans est née une amitié enthousiaste. Récit à deux voix.

 

“La différence est soluble dans la reconnaissance de la différence”

« J’ai rencontré Jean-Baptiste en novembre 2015. Nous intervenions tous les deux lors d’une conférence sur le handicap à Grenoble. Au bout de quelques minutes, nous riions déjà ensemble : c’est bon signe ! Je suis tombé sur quelqu’un dont le pire ennemi est le discours compassionnel, la condescendance. J’ai trouvé ça passionnant. Nous avons éprouvé une complicité spontanée, née du constat d’une liberté commune.

Nimbé de ce bon souvenir, je l’ai invité l’année suivante à l’émission que j’anime sur Arte, Philosophie. Il a été exceptionnel ! Pour être honnête, je dois dire que nous nous sommes demandé s’il fallait sous-titrer l’émission, du fait de son élocution difficile ; nous avons choisi de ne pas le faire en pariant sur l’enthousiasme et la précision des mots de Jean-Baptiste. Et nous avons eu raison : dans les commentaires sur l’émission, personne n’est revenu sur l’obstacle de son handicap, uniquement sur le contenu ! C’est une victoire.

Au fond, ce que cela nous apprend, c’est que la différence est soluble dans la reconnaissance de la différence. Plus on admet la différence, moins on la nie, et plus elle se dissout ! C’est un paradoxe. Aucune différence ne résiste à l’acceptation de la différence. Avec Jean-Baptiste, nous nous sommes épargné le discours bien-pensant qui voudrait qu’il n’y ait pas de différence entre nous : c’est sur cette acceptation que notre amitié a pu grandir. La plus haute proximité culmine dans la reconnaissance d’une différence. Parce que c’était lui, parce que c’était moi…

Le handicap est un sujet sur lequel je travaille depuis longtemps, dans le sillage de la réévaluation, par Canguilhem, des critères du pathologique, et de la reconnaissance de toute maladie comme expérience vécue avant d’être une pathologie objective. Ce qui me touche chez Jean-Baptiste ? Qu’il cherche à comprendre avant de juger. Qu’il ne se plaigne pas mais soit capable de rire de son handicap. »

Raphaël Enthoven

 

“ L’humour est vraiment « ice breaker »”

« Notre première rencontre était étonnante. Il faut dire qu’elle était contextualisée, elle s’est faite dans un cadre : cela facilite grandement les choses. Je n’ai pas rencontré Raphaël dans la rue ! C’est donc très différent d’une rencontre avec un inconnu. Nous ne nous connaissions pas du tout, quelqu’un avait eu l’idée de proposer nos noms pour cette conférence. Nous avons eu ensemble un dialogue sur le handicap. Inconsciemment, on se prépare à une telle rencontre : cela permet d’aller au cœur, à l’objet de la rencontre.

Cela a été une rencontre formidable : il y a chez Raphaël une ouverture, une adaptabilité à l’autre, je l’ai ressenti tout de suite. Quand il m’a rappelé pour l’émission, j’ai retrouvé chez cet homme la même adaptation à l’imprévu… une adaptation prévue d’ailleurs ! Car il ne peut y avoir d’imprévu que parce qu’il est anticipé. Le fil de notre amitié est intellectuel : nous sommes sur la même longueur d’onde. Je ne sais pas trop ses idées sur la foi, etc. mais il y a chez lui une ouverture au monde, à la différence. C’est cela que nous avons apprécié réciproquement.

Dans beaucoup de situations, je suscite étonnement et préjugés. On me prend pour ce que je ne suis pas à l’intérieur. Dans les rencontres spontanées, la personne s’arrête souvent à mon physique. Parfois elle pourra parvenir à découvrir autre chose, souvent dans la mesure où elle a vécu des épreuves, des choses similaires. Mais c’est rare. D’ailleurs, à l’idée d’approcher quelqu’un d’inconnu, j’ai toujours un peu d’appréhension.

Avec le handicap, l’humour est vraiment « ice breaker », pour la bonne raison que le rire est une valeur humaine qui permet de réunir des personnes différentes. Bien sûr c’est à manier avec prudence, sans ironie, c’est plutôt une capacité à rire de soi-même. Cela demande un vrai travail sur soi.

Un jour je croise quelqu’un de connu dans la rue. J’ai voulu le saluer, mais il a pris peur, me prenant sans doute pour un « demeuré ». Il est difficile de renverser la donne quand la première impression est mauvaise. C’est pourquoi j’essaye de soigner cet effet de primauté.

Aux personnes handicapées qui veulent faciliter la rencontre, je conseille toutefois de rester elles-mêmes, de ne pas vouloir jouer un rôle, tout en respectant le savoir-vivre, un minimum de normes sociales : on n’aborde pas n’importe qui n’importe quand. »

Jean-Baptiste Hibon

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