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"Sans le soutien d'une psychologue, d'une amie rencontrée à l'hôpital, de mes parents... j'aurais arrêté de croire en une guérison possible", confie Mathilde. © D.R.

"Sans le soutien d'une psychologue, d'une amie rencontrée à l'hôpital, de mes parents... j'aurais arrêté de croire en une guérison possible", confie Mathilde. © D.R.

L’anorexie est une maladie du mensonge

A 20 ans, Mathilde Berg, étudiante en licence de lettres modernes, est déjà l’auteur de deux nouvelles sur l’anorexie mentale. Une maladie dont elle a souffert très jeune et pendant six ans. Elle raconte.

La première fois que j’ai été hospitalisée pour anorexie mentale, on m’a demandé comment cela avait commencé. Un début évident pour moi se situe l’été entre la classe de 4e et de 3e, quand j’ai décidé de manger moins pour éviter de grossir. Mais il y avait eu des signes avant coureurs depuis mes 11 ans.

J’étais une petite fille très mince. Cet été-là, j’ai donc commencé à faire attention aux calories et à diminuer mes rations de nourriture. Par rapport à ce que mangeaient mes petits frères et sœurs, la différence n’était pas importante si bien que mes parents n’ont rien vu. Moi-même je n’avais pas l’impression de me restreindre. J’ai découvert le mot « restriction » bien plus tard.

Une descente assez rapide

Le vrai changement était dans mon attitude à la maison : je faisais la tête, râlais, ou j’étais extrêmement agressive vis-à-vis de mes parents. J’avais l’impression d’aider beaucoup maman… et en même temps qu’elle ne me voyait pas. Je n’arrivais pas à faire semblant à la maison comme au collège où j’étais la bonne élève qui participe en classe et la bonne copine. Pendant toutes les années où j’ai souffert d’anorexie, je suis restée dans cette ambivalence. Dès que je rentrais à la maison, les vannes sautaient, c’était explosif.

A la fin de ma 3e, en juin 2012, la pédiatre a constaté que je n’avais pas pris de poids ni grandi depuis un an. Comme je faisais de la gymnastique rythmique à un niveau de compétition, cela pouvait venir de là. Elle m’a quand même prescrit des examens qui ont révélé que j’avais un âge osseux de 12 ans alors que j’en avais quasi 15. Mes parents ont commencé à s’inquiéter. Dans ma tête, je voulais qu’ils me laissent faire ma vie. Pendant les vacances d’été qui ont suivi, tout s’est accéléré et la descente a été assez rapide. Au retour en septembre, j’ai été hospitalisée pour la première fois deux mois et six jours. En tout sur six, sept ans, j’ai vécu trois hospitalisations longues, plusieurs hospitalisations courtes ainsi que six semaines en hôpital de jour. En dehors, j’avais des consultations chez le psychologue, la diététicienne, et la pédiatre.

De l’angoisse plus que la jouissance de la maigreur

Je ne sais pas vraiment quelle a été la cause de mon anorexie si ce n’est une accumulation de choses que je n’arrivais pas à exprimer. Je me suis toujours posé beaucoup de questions. Attentive aux autres, j’avais comme tout enfant besoin de reconnaissance. J’oscillais entre l’attitude « Maintenant je suis grande, je n’ai besoin de personne » et « Regardez-moi, ça ne va pas ». Je ressentais un mélange de désespoir, de lassitude physique et psychologique, de peurs irrationnelles. On parle beaucoup de la jouissance de la maigreur. Je l’ai connue très peu de temps. J’ai surtout ressenti de l’angoisse, une sorte de tiraillement constant entre « je sais que je dois sortir de l’anorexie, c’est une telle horreur que je ne peux pas vivre avec ça » et « j’ai peur, je ne vais pas y arriver ».

Même si cette maladie était affreuse, elle m’apportait une sorte de sécurité. Je la connaissais. En sortir signifiait accepter une forme d’inconnu. J’avais peur que l’on fasse moins attention à moi, que l’on m’écoute moins. Le risque dans cette maladie est de se focaliser sur la question du poids. Sortie de la zone rouge, je regrette que l’on ne m’ait pas dit de manière plus directe qu’il fallait que je reprenne du poids pour pouvoir traiter le reste. Des médecins me l’ont fait comprendre entre les lignes, mais dans la maladie j’étais incapable d’entendre les choses de manière détournée. Si on me disait « pour l’instant, il faut que tu reprennes du poids », j’entendais « ils se moquent de ma vraie souffrance, ils veulent que je grossisse »…

Maintenant je décris l’anorexie comme une maladie du mensonge. On ment aux autres. A force de leur mentir, on se ment à soi-même, et on ne s’en rend plus compte. Parfois, on a l’impression d’y mettre du sien, mais ce sont juste des concessions qui participent à un énorme mensonge, du type : « je me pose devant la télé mais je vais me promener une heure ensuite. » A un moment, je me suis découvert un engouement pour les exercices de musculation. Je croyais que ça me faisait plaisir alors que c’était juste un moyen de me rassurer. Je pouvais manger plus, je gardais à côté une soupape…

« La maladie ne fait pas partie de moi »

L’anorexie est vraiment un cercle vicieux : plus on est maigre, moins on arrive à réfléchir, moins on comprend que son comportement est absurde, plus on continue à le faire, plus on maigrit… J’ai fait deux bonnes rechutes. Je n’arrivais pas à arrêter la spirale. J’attendais que quelqu’un de l’extérieur vienne m’en sortir. A un moment, j’ai compris que c’était à moi d’agir maintenant, après je ne le pourrais plus physiquement. Au fil du temps, le corps finit par s’épuiser. En juillet 2016, j’ai donc demandé à être hospitalisée trois semaines pour me reposer.

Sortir de la maladie est extrêmement douloureux, parfois plus que la maladie elle-même, mais ça vaut mille fois le coup. J’en suis sortie à la fin de l’année dernière. Je continue de voir une psychologue tous les quinze jours qui me soutient beaucoup. Sans elle, sans une amie rencontrée lors de ma première hospitalisation – notre mantra, c’est « ça va le faire » –, sans le soutien de mes parents et d’une diététicienne, j’aurais arrêté de croire en une guérison possible. Je me suis toujours dit : « La maladie ne fait pas partie de moi. » J’ai créé un compte Instragram il y a deux ans. Il me sert de plateforme pour montrer mon cheminement et encourager d’autres personnes. Aujourd’hui, je sais que si la vie est imparfaite, je peux faire en sorte que ce qui se passe mal ne m’affecte pas autant. Je vais bien, un vrai BIEN !

Recueilli par Florence Chatel, ombresetlumiere.fr – 1er mars 2018

A lire de Mathilde Berg : Sur un fil paru en 2015, et Face à Face paru en 2014, tous les deux aux éditions Edilivre.

Retrouvez tout le dossier « Anorexie mentale, un si long combat » : Ombres et Lumière222

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