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"L’euthanasie, c’est le non-sens comme réponse au non-sens"

Dans le livre "Médecin catholique, pourquoi je pratique l’euthanasie"*, le Docteur Corinne Van Oost témoigne de sa pratique combinée de l’euthanasie et des soins palliatifs dans le contexte belge, tout en se revendiquant de la foi chrétienne. Nous avons demandé à Marie-Sylvie Richard, religieuse Xavière et médecin en soins palliatifs à la maison médicale Jeanne Garnier, à Paris, de réagir à cet ouvrage.

"D’emblée, je n’aime pas le titre, que je trouve très provocant – à la décharge de l’auteur, ce n’est pas celui qu’elle souhaitait.

Corinne Van Oost connaît bien les soins palliatifs, elle en a compris le sens. Elle a contribué au développement de ces soins en Belgique où elle s’est installée avec sa famille. En 2002, elle a été exposée à une autre demande, à un autre contexte, celui de la loi dépénalisant l’euthanasie. Cependant c’est avant la loi, en 1996, que Corinne Van Oost a choisi de pratiquer une euthanasie en réponse à la demande instante de l’une de ses malades. Cet événement est un tournant pour elle. La malade l’a "embarquée" ! Par la suite la loi est venue conforter, si l’on peut dire, cette décision et presque "normaliser" la transgression. Car quand il y a transgression, il y a un fort risque de répétition dans le but de banaliser l’acte posé. L’auteur ne parle pas de banalisation, elle écrit à plusieurs reprises qu’euthanasier reste une souffrance... Mais elle reconnaît toutefois qu’il y a un risque de s’habituer. La transgression qu’elle s’est autorisée a ouvert une porte, elle a besoin de s’en justifier.

Supplique

Corinne Van Oost n’accepte pas d’emblée de répondre favorablement à une demande d’euthanasie. Elle cherche, écrit-elle, à détourner les malades de leur demande d’euthanasie, mais elle estime qu’il est nécessaire de dire au malade qu’elle pourrait l’effectuer, pour permettre le dialogue avec lui. Cela m’interroge : le dialogue aurait-il pour condition la contrainte du médecin ? Quelle est la liberté du médecin dans cette situation?

Elle considère que dans certaines situations difficiles, on n’a pas d’autres moyens que de répondre à la demande d’euthanasie. Qu’il faut reconnaître son impuissance et suivre le malade dans sa supplique. A la Maison Médicale Jeanne Garnier comme dans d’autres unités de soins palliatifs, nous ne refusons pas les personnes qui réclament l’euthanasie, au contraire nous sommes particulièrement attentifs à leur souffrance et l’on cherche à leur donner les meilleures conditions de soulagement pour que leur souffrance intérieure puisse être apaisée si possible. Nous nous intéressons à la question du sens que posent souvent malades et proches ; dans un très grand nombre de cas, les patients changent d’idée.

Malaise

Confrontée au non-sens de la souffrance, Corinne Van Oost accède dans certains cas à l’euthanasie. Mais pratiquer l’euthanasie, ce n’est pas pour moi donner du sens ! C’est répondre au non-sens par le non-sens. C’est s’octroyer un pouvoir considérable, démesuré sur autrui, que je veux respecter comme personne unique et sacrée, qui ne m’appartient pas.

L’auteur exprime des propos parfois contradictoires : ils témoignent de sa recherche mais peut être aussi d’un certain malaise. Elle écrit que la demande d’euthanasie est l’expression d’une souffrance, et que tuer n’est pas une réponse à la souffrance. Je suis bien d’accord, mais alors pourquoi la pratiquer ?

Pour elle, "l’interdit de tuer doit rester un principe fondateur de la société", mais est-ce pour se dédouaner qu’elle estime que "cet interdit ne renvoie pas au contexte de la fin de vie" ? Comment peut-elle affirmer "ce n’est pas moi qui tue, c’est la maladie", alors qu’elle effectue délibérément le geste qui provoque la mort ? "Je n’ai pas le sentiment de tuer", écrit-elle, mais l’acte posé est bien là.

Sédation

D’autre part, Corinne Van Oost ne considère pas la sédation en cas de situation de détresse comme une solution possible, car on ne sait pas si la sédation libère le patient de l’angoisse. Je ne partage pas cette position. La sédation n’est pas une solution pleinement satisfaisante car en diminuant la vigilance du malade elle altère ses capacités de communication. Mais quand un malade souffre de symptômes très pénibles, rebelles aux autres traitements, il préfère lui-même être endormi que de rester dans cet état insupportable. Dans ces situations particulières, j’estime que la sédation est une aide précieuse. C’est bien préférable que de provoquer la mort qui reste pour moi un interdit fondamental. On pourra rétorquer que dans certains cas la sédation provoque la mort. Tout médicament a des effets secondaires ; mais en respectant les bonnes pratiques, on en réduit le risque, et s’il en reste on le tolère. La question de "ce double effet" a été posée par des anesthésistes à Pie XII, sa réponse a été claire. Ce double effet est acceptable si le soulagement est bien l’objectif recherché. En induisant une sédation en cas de détresse, on ne cherche pas à provoquer la mort du malade, mais à le soulager.

Médecine

Ce livre remet aussi en cause la médecine. Car quel est finalement le rôle de la médecine ? Les soins palliatifs ont certes une approche globale de la personne, mais Corinne Van Oost semble vouloir tout inscrire dans le cadre médical — tout en souhaitant une diversité d’intervenants. Faut-il médicaliser la question du sens, comme elle tend à le faire ? Est-ce que ce n’est pas davantage une question de société ou chacun a sa responsabilité ? Lors de la maladie grave ou de la fin de vie la question du sens est posée avec force ; nous, soignants et accompagnants, aidons les personnes à cheminer, mais pouvons-nous tout résoudre ? Bien des questions restent ouvertes lorsque la mort survient.

J’ai refermé ce livre en me disant : heureusement qu’en France nous n’en sommes pas là, et j’espère que nous n’y serons jamais. Les retentissements d’une loi qui accepte l’euthanasie sont des retentissements majeurs, tant au niveau de la société, de la demande des gens, qu’au niveau de la pratique médicale. Toutes ces conséquences ne font pas envie. Contrairement à l’auteur, je crois qu’une société qui admet l’euthanasie n’a pas gagné en humanité. La conséquence d’une telle loi, c’est que l’euthanasie augmente, que les gens pensent qu’ils ont droit à l’euthanasie. Elle devient de fait assez contraignante pour les médecins, même si il est dit clairement dans la loi que le médecin est libre de refuser. Il y a une très forte pression sociale. "

Docteur Marie-Sylvie Richard

* Editions Presses de la Renaissance, septembre 2014, 208 pages, 16,90 euros.

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