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Philippe Aubert et Jackson Sintina © F. Chatel / Ombres et Lumière

Philippe Aubert et Jackson Sintina © F. Chatel / Ombres et Lumière

Intouchables 2

L’un est en situation de handicap, l’autre valide. Depuis 17 ans, Philippe Aubert et Jackson Sintina forment un tandem improbable. Les deux complices viennent même de s’associer en créant le projet Rage d’exister, du nom du livre témoignage de Philippe. Cet homme, qui ne peut communiquer sans assistance, sera porte-parole de la Nuit du Handicap, organisée par l’OCH le 9 juin 2018. Rencontre hors du commun !

Il s’est quand même passé un bel événement le 11 septembre 2001. Si vous en parlez à Philippe Aubert, 38 ans, et Jackson Sintina, quadra, leurs visages s’éclairent d’un large sourire, les bras de Philippe s’agitent de grands gestes saccadés et sa voix émet des sons joyeux. Ce jour-là, les deux hommes se sont rencontrés pour la première fois, et depuis, ils font la paire, un peu à la manière de Philippe et Driss son acolyte dans Intouchables. A l’époque, Philippe est élève en terminale au lycée Toulouse-Lautrec à Vaucresson (Hauts-de-Seine). Atteint d’une infirmité motrice cérébrale depuis sa naissance – le cordon ombilical s’est entouré autour de son cou, le privant d’oxygène, et à tout jamais de la motricité et de la parole, mais pas de ses capacités intellectuelles –, il cherche un enième accompagnateur scolaire. Originaire d’Haïti, Jackson est, lui, étudiant en deuxième année de philo et cherche un job pour faire vivre sa famille. « Je savais que Philippe était en situation de handicap, raconte-t-il. Quand j’ai découvert qu’il n’avait pas l’usage de la parole, j’en ai été très troublé. Nous avons passé l’après-midi ensemble, et le soir-même, j’ai dit à mon épouse : "Je ne vais pas y arriver." Mais il me fallait ce travail ! Au bout d’une semaine, j’étais toujours là, et plus les jours passaient, plus une complicité entre nous s’installait. Les professeurs n’en revenaient pas ! » Et Philippe, comment a-t-il vécu cette rencontre ? Jackson se concentre, fixe Philippe, et épelle : « A E I O U : O U ? » Philippe confirme d’un signe. Jackson reprend : « B C D F : F ? » Nouveau geste de Philippe. Peu à peu, sa parole apparaît. « Je me suis dit : Ouf ! Enfin ! Car j’ai toujours vécu des moments de rejet. » Plusieurs accompagnateurs avaient défilé sans rester.

Epellation des lettres

« Depuis son enfance, commente Jackson, Philippe s’exprime à l’aide de ce système fondé sur l’épellation des lettres de l’alphabet divisées en trois parties. » Philippe lève la tête quand il veut dire un mot qui commence par les consonnes du haut de B à L, la baisse pour les consonnes du bas de L à Z, la tourne sur le côté pour les voyelles. Au bout de la 3e lettre, Jackson anticipe en lui proposant un mot comme le ferait un système vocal, et Philippe confirme si c’est bien le mot auquel il pense. Mais, prévient-il dans son livre Rage d’exister, seuls ceux qui le connaissent bien peuvent se permettre de lui proposer des mots, sans quoi on risque une fois de plus de lui voler sa parole…

Revenons à leur histoire. Après un an de co-équipage, Philippe, son DAEU* mention bien en poche, s’envole pour Nancy ; Jackson poursuit un cursus pour devenir prof tout en accompagnant d’autres étudiants handicapés. Après quelques années difficiles en Lorraine, Philippe rappelle son ami. Accueilli dans une MAS (maison d’accueil spécialisée) à Neuilly, il souhaite que Jackson l’accompagne à la fac de Nanterre en sociologie. « La présence de Philippe à l’université de Nanterre a fait bouger les choses, poursuit Jackson : ils ont aménagé deux studios dans la résidence universitaire pour des étudiants en situation de handicap, et Philippe a été le premier à y vivre. Par la suite une véritable résidence adaptée a été créée pour aujourd’hui accueillir plus d’une vingtaine d’étudiants handicapés. » Quand Philippe a eu validé un master 2 de sociologie, le binôme a commencé à réfléchir à un projet commun. Ne pourraient-ils transmettre leur expertise de l’accompagnement d’une personne en situation de handicap ?

Compagnonnage

Bardés de diplômes, il leur manquait une dernière formation qui leur donne une crédibilité professionnelle. Ils se sont donc inscrits tous les deux à l’« Institut d’enseignement supérieur et de recherche Handicap et besoins éducatifs particuliers » pour un ultime master et ont même vécu quelques mois l’aventure Erasmus en Belgique ! Là-bas, au contact d’autres modes d’accompagnement, leur projet a commencé à prendre forme. Aujourd’hui, ils travaillent chaque après-midi en tant qu’associés sur une offre de formation et de coaching à destination des entreprises et de tout établissement ayant besoin d’outils pour faciliter la relation avec une personne handicapée. « Permettez-nous de devenir ce que nous voulons être, voilà ma seule revendication », exprime Philippe. « Nous voulons faire passer le message que la différence est une richesse », explique encore Jackson. Leur association porte aussi le nom Rage d’exister ! « C’est ce qui me marque chez Philippe, il ne baisse jamais les bras. Le côtoyer m’a appris à être moins dans le jugement et plus patient envers l’autre en cas d’incompréhension. Je suis peut-être moins c…, un peu plus sage ! Sa vulnérabilité m’a permis de croire en l’homme, de voir sa beauté et sa richesse. » A Philippe, ces 17 années de compagnonnage ont apporté de « croire en la fidélité ».

Florence Chatel

* Diplôme d’accès aux études universitaires.

Lundi 5 mars 2018, à 20h, au Collège des Bernardins (Paris), rencontre autour du livre de Philippe Aubert et Sophie Jacolin, Rage d’exister (Editions Atelier Henry Dougier).

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